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🎬 Yoroï

En Japonais, le terme 鎧Yoroi signifie “armure”. On retrouve notamment ce terme dans éŽ§äŒă‚”ăƒ ăƒ©ă‚€ăƒˆăƒ«ăƒŒăƒ‘Yoroiden Samurai Troopers1. Paradoxalement, les armures des chevaliers dans Saint Seiya n’utilisent JAMAIS ce terme, leur prĂ©fĂ©rant toujours des termes plus spĂ©cifiques selon leurs origines: on a donc des cloths, des scales, des god robes, des surplices,
 En bon nerd, Orelsan ne s’est pas embĂȘtĂ© de tout ça, et dans son clip pour Ils Sont Cools (feat. Gringe), il reprend le style de Seiya pour une “armure du singe”, tandis que Gringe reprend le style de Shiryu2.

Tout ça pour dire que quand il a Ă©tĂ© annoncĂ© que le rĂ©al' du clip Ă©tait derriĂšre la camĂ©ra pour ce film
j’ai pas forcĂ©ment lĂąchĂ© ma rĂ©ponse d’enthousiasme classique3, mais j’étais assez chaud!

Le film de le clip

Dans le teaser, on voit donc Orelsan, au Japon, se faire recouvrir par une armure, et se bastonner avec des dĂ©mons. C’est un contrat assez simple, que l’on peut accepter, et qui en gĂ©nĂ©ral donne de bonnes histoires, vu que ça fait la fortune de Marvel Comics depuis 1962.

Le film s’ouvre donc sur Orelsan, dans le rĂŽle de
on ne sait pas trop au dĂ©but, qui au milieu de plusieurs images d’une tournĂ©e, qui donnent une vision illusoire Ă  mi-chemin entre le rĂȘve et le cauchemar, passe vite au volant d’un van rempli Ă  ras bord, avec sa compagne Nanako (Japonaise et enceinte) dans le siĂšge passager, les deux bien dĂ©cidĂ©s Ă  s’installer au Japon dans une bicoque qu’ils vont retaper ensemble pour Ă©lever leur futur enfant.

Ce premier tiers est trĂšs agrĂ©able: on dĂ©couvre les deux personnages, trĂšs complices, et la rĂ©alisation s’autorise un gag vu et revu en mangas, mais peu employĂ© dans les oeuvres occidentales4. On voit aussi les diverses problĂ©matiques se mettre en place, comme AurĂ©lien qui n’a toujours pas annoncĂ© son installation Ă  sa famille, alors que celle-ci lui demande
de venir se produire sur scĂšne pour servir les ambitions Ă©lectorales de l’un ou de l’autre.

À ce moment-lĂ , toujours pas d’indication de qui est rĂ©ellement ce personnage, et une partie de moi y voit toujours un Orelsan alternatif, qui aurait quand mĂȘme tentĂ© le rap sans jamais vraiment percer, aurait rencontrĂ© Nanako, et serait parti vivre au Japon pour Ă©lever son enfant sur le point de naĂźtre, et j’apprĂ©cie cette vision.

J’apprĂ©cie aussi la surprise: l’armure qui recouvre Orelsan n’est pas le super-pouvoir attendu, mais une malĂ©diction, et aprĂšs l’apparition de quelques yokais terrifiants, le film bĂ©nĂ©ficie d’un mini road-trip au Japon, servant Ă  soulever les mystĂšres de l’armure et son origine.

Le film entre tradition et modernité

Le film assume immĂ©diatement de plonger dans le fantastique, et les protagonistes ne nous ennuient pas Ă  refuser la mysticitĂ© qui prend forme sous leurs yeux, et voir le couple de protagoniste oeuvrer en Ă©quipe pour les repousser est une bonne dĂ©monstration de leur (future) capacitĂ© de parents Ă  protĂ©ger l’enfant Ă  venir. Les yokais quant Ă  eux, attirĂ©s chaque nuit par l’armure, sont vite reconnaissables, avec par exemple, une femme au long cou, et d’autres que je n’ai pas reconnus de suite. Ils viennent tous avec une sorte de “pĂ©chĂ©â€. On a donc le-yokai-de-la-clope, le-yokai-de-la-clope, la-yokai-au-long-cou-des-meufs-bonnes-sur-Insta,


Et c’est malheureusement bancal, car au-delĂ  de la toute premiĂšre scĂšne (qui, vraiment, n’était qu’un clip show rapide de “le vrai Orelsan en concert), ces vices n’ont jamais fait partie du personnage: bien sĂ»r, on l’a vu avoir peur et abandonner sa femme enceinte au milieu de yokais5, et comme tout parent-en-devenir, il est probablement effrayĂ© par tout ce qui concerne la venue de cet enfant,
 Mais dans ce film-lĂ , avec cette histoire-lĂ , rien ne laisse penser que ce personnage presque “effacĂ©â€ est en manque de drogues, d’alcools, de meufs,
 au-delĂ  de vouloir une clope et un verre pour souffler aprĂšs une baston qui a encore sali le salon.

C’est dommage car c’est aussi lĂ  que le film est le plus fort selon moi: la scĂšne oĂč Nanako et AurĂ©lien dorment, entendent les yokais arriver, et que l’un lĂąche “C’est ton tour” tandis que l’autre se lĂšve, la tĂȘte Ă  moitiĂ© dans le cul, pour aller dĂ©couper un yokai est une mĂ©taphore parfaite des dĂ©boires qui les attendent avec la natalitĂ©, et le film pourrait s’engager dans cette voie, prendre cette direction, montrer que tout comme on ne peut enlever l’armure, on ne peut enlever l’enfant qui va venir,


Ca ne sera pas le cas: AurĂ©lien tombe dans le piĂšge d’un yokai et l’armure prend possession de son corps et de sa forme, tandis que le film est lui aussi possĂ©dĂ© par un Ă©go sans limites.

Le film de “moi je”

En Ă©crivant cet article, et liant David Tomaszewski Ă  sa page WikipĂ©dia, j’ai dĂ©couvert qu’il avait aussi rĂ©alisĂ© une autre vidĂ©o de l’artiste: Les Adieux de Raelsan Avant L'Apocalypse, une vidĂ©o oĂč l’alter-Ă©go-gourou-sectaire, inspirĂ© par l’une de ses chansons, quitte la terre avant l'apocalypse de 2012. C’était marrant, et Orelsan a toujours Ă©tĂ© adepte de ces multiples personnages (une inspiration de David Bowie?), mais au bout d’un moment, ça m’a saoulĂ©.

MĂȘme si ses trois premiers albums, et ses collaborations avec Gringe sont toujours trĂšs bien notĂ©s dans ma bibliothĂšque musicale, Ă  un moment, il a beau rĂ©pĂ©ter “je fais partie du systĂšme, mais je suis contre, mais je sais que c’est contradictoire, mais je le dis donc c’est bien”, ça ne fait plus mouche, et sortir une iconographie de drapeau comme totem de ralliement parasocial c’est trop pour moi. Donc, j’ai arrĂȘtĂ©.

Orelsan n’a pas arrĂȘtĂ©, puisque lorsqu’il se rĂ©veille, ses potes Ablaye et Skread sont lĂ  au Japon, et en France se trouve OrelSAMA, une incarnation de l’esprit malĂ©fique de l’armure, mais aussi un alter-Ă©go issu d’une chanson de son dernier album.

À cet instant, le film va quitter le Japon, retrouver la France, et sombrer dans un cheap des plus grotesques. Pas “nanardesque”, mais vraiment: nul. On dĂ©couvre donc que le trĂšs vilain OrelSAMA se fait passer pour Orelsan en France (dĂ©couverte: tout le film jusque-lĂ  Ă©tait donc “une histoire fictive du vrai Orelsan”), et afin de montrer l’étendue de sa vilĂ©nie, il va
se balader Ă  moitiĂ© Ă  poil devant le musĂ©e du Quai d’Orsay, et insulter le prĂ©sentateur d’un journal TV oĂč il a Ă©tĂ© invitĂ©. Il y a vraiment quelque chose de pathĂ©tique dans ces scĂšnes: la moitiĂ© sont filmĂ©es en mode found footage, et Ă  chaque fois on essaie de nous faire croire que ce qui se passe sous nos yeux est d’une gravitĂ© sans nom, mais ça ne fonctionne pas: tout ce qui prend des coups, c’est l’image du chanteur: on a souvent vu des dĂ©bats bien plus houleux sur le service public!

Et pourtant, je comprends l’idĂ©e, je vois ce que le film veut dire. Quand OrelSAMA s’époumone sur sa vision de la sociĂ©tĂ© et s’entoure d’un groupuscule masquĂ©, on voit clairement les dĂ©rives alt-right/masculinistes, mais ça n’a rien Ă  voir avec le propos du film, qui Ă©tait bien plus Ă©loquent au sujet de la “masculinitĂ© positive” lors de ses deux premiers actes. Quant Ă  ramener le film Ă  Paris, lĂ  encore, c’est peut-ĂȘtre plus pratique pour filmer, mais on passe d’une heure de paysages japonais, en ville ou Ă  la campagne, pour avoir droit Ă  UNE rue bloquĂ©e pour un tournage6, avec quelques figurants pour donner une illusion de foule.

Le film se termine comme on l’attendait: Orelsan parvient Ă  vaincre cette Ă©manation malĂ©fique de lui-mĂȘme, et j’avoue que je ne sais mĂȘme plus comment, tant cette derniĂšre partie a suffi Ă  totalement dĂ©construire tout ce qui avait pu me plaire dans ce film et Ă  quel point tout en moi voulait se dĂ©tacher de la vision de ce film. Comme quoi, pour le prochain film, il faudra peut-ĂȘtre que l’artiste reste sur un sujet qu'il maĂźtrise



  1. Signifiant peu ou prou “Aventures en armures de troupes samouraĂŻs”, et plus connues chez nous sous le nom Les SamouraĂŻs de l'Ă©ternel. ↩︎

  2. Et Skread fait un camĂ©o en HyĂŽga, utilisant ses pouvoirs pour refroidir son verre. ↩︎

  3. À savoir: “Ah putain je bande!” ↩︎

  4. Le fameux “T’as encore du temps pour un peu d’exercice?” sous-entendant un coĂŻt, suivi de bruits d’efforts, avant de rĂ©vĂ©ler que les personnages font vraiment du sport athlĂ©tique, et pas du sport de chambre. ↩︎

  5. Le film donne une scĂšne Ă  sa femme pour qu’elle l’engueule Ă  ce sujet. ↩︎

  6. J’espĂšre que c’est une vraie rue et pas un dĂ©cor studio, j’ai pas osĂ© mater le making-of. ↩︎

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