📺 Marry My Husband
Depuis que je me suis mis aux séries coréennes, je découvre rapidement les poncifs du genre. Par exemple, pour les séries japonaises, j’avais catégorisé ça en Medical, Incurable disease, Love affair, Mystery murder, Comedies, et Drama1. Ici, la série que ma soeur m’a conseillée me présente un nouveau genre: la Vengeance, avec un grand V. Avec tout de même un peu d’amour au milieu: histoire que la série donne aussi des émotions positives au spectateur…
The table basse en verre where I died
À l’inverse de Fox Mulder qui découvre l'endroit où il est mort dans une vie passée, la pauvre Kang Ji-Won ne le sait pas, mais elle connaît très bien l’endroit où elle va mourir. Vu qu’elle a un cancer en phase terminale, elle s’attendrait à mourir dans un lit d’hôpital, mais puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, il lui suffit de rentrer chez elle pour découvrir que son mari la trompe. Et bien sûr, avec celle qui est sa meilleure amie depuis le lycée: Jeong Su-min.
Décidément, on n’est qu’à dix minutes dans le premier épisode, et rien ne va, vraiment. Alors quand (enfin!) son mari la pousse, et qu’elle tombe accidentellement à travers la table basse en verre du salon, et meurt sous l’impact2, on imagine que son personnage va aller quelque part qui ne baigne pas dans une misère digne des Rougon-Macquart3.
En l’occurrence, dix ans plus tôt, en 2013, avec tous les souvenirs des dix années qui arrivent. Elle est déjà en couple mais n’est pas encore mariée, personne ne lui a demandé si elle était Charlie, elle est fan de BTS avant tout le monde, et si elle casse son PEL pour acheter du Bitcoin et des NFTs de singes, elle pourra peut-être même racheter Twitter. Vous trouvez ça stupide de sa part de vouloir racheter ce réseau social du chaos où ne s’expriment que haine et colère? Vous vous demandez comment quelqu’un pourrait être assez débile pour dédier sa vie à des sentiments négatifs4? Vous n’y croyez pas? Vous imaginez que cette occasion de changer le fil de sa vie serait l’occasion d’en vivre une bien plus plaisante et positive?
Non, non. Oubliez tout ça. Le pardon, c’est pour les psys, les coachs de vie LinkedIn, et les tapettes qui tendent l’autre joue! Ji-Won a déjà choisi à quoi elle consacrera sa nouvelle vie: la vengeance.
Je te souhaite à ma pire ennemie
Dès sa première journée de boulot dans le passé5, elle découvre que même si elle peut modifier le futur, on n’est pas dans une vision causale du temps et des évènements à l’occidentale, mais une vision orientale: c’est le karma qui mène, et si quelqu’un échappe à son destin ou à ses malheurs, alors il faudra qu’une autre personne le vive (ou les subisse!).
Au diable les conséquences, et même au diable la science, c’est à ce moment-là que la solution se révèle à elle: afin d’échapper à son destin, et notamment à son cancer, il faut qu’elle refile son destin à sa “meilleure amie”. Comment? En lui faisant épouser son futur mari.
Je ne suis pas certain de la logique, mais vu comment L'Effet papillon se torchait totalement avec ses règles, comment lui en vouloir?
This is the future women want
La série devient donc un power trip totalement démesuré. Il suffira d’une bonne coupe de cheveux, de remplacer ses binocles par des lentilles de contact6, et d’une robe qui coûte un mois de loyer7 pour renverser le rapport de forces, et devenir la femme forte qu’elle a toujours été!
Bien sûr, la société coréenne est ce qu’elle est, donc sa réussite passera forcément par le capitalisme (symbolisé par sa montée en grade) et l’amour (symbolisé par sa nouvelle relation avec le CEO de sa boite). Histoire qu’elle se sente moins seule, l’entité magique qui régit la série a décidé d’envoyer avec elle dans le passé un mec qui était follement riche (et amoureux d’elle dans sa première vie) afin qu’il puisse tenter sa chance avec elle dans cette vie-là, et lui donner tout le support (et l’amour aussi) dont elle a besoin.
La série fera donc dans l’escalade: d’abord un croche-patte à la cantine totalement GRATUIT et digne des pires bouchers du football anglais, puis une petite humiliation publique devant l’association des anciens élèves afin de redorer son propre blason, puis lui faire perdre son boulot et la détruire socialement,… à ce moment-là, on n’est qu’à la moitié de la série, et on s’imagine qu’il sera difficile de faire pire, mais rassurez-vous, les écrivains coréens n’ont rien à envier aux écrivains de télénovelas mexicaines, et il sera vite question de familles riches, d’héritages, de mariages arrangés, d’hommes de main peu scrupuleux, de tentatives de meurtres,…
Même si le plaisir de voir tout cet étalage de puissance de la part de notre supercouple est très jouissif, on s’interroge quand même sur le besoin de déployer tant d’énergie juste pour se venger. Perso, j’aurais investi dans des actions Nvidia et je me serais acheté une île sur laquelle passer ma retraite à jouer aux jeux vidéos toute la journée en caleçon, mais bon, you do you j’imagine.
Je n’ai aucun ennemi
La série assume totalement sa “morale” décomplexée. À peu près au milieu, tandis que le plan titulaire est enfin accompli, et que l’on pourrait en rester là, le “karma” qui régit la série se déploie: le cancer (et la mort, sur une table basse en verre) ne sont pas forcément liés au mari, et ils vont en fait toucher sa gentille collègue de bureau, dont elle devra donc guérir le cancer (quelle chance que son riche amoureux ait investi dans la recherche sur le cancer dès son réveil dans le passé!), et la protéger d’une table en verre (quelle chance que tous les coréens possèdent des clubs de golf chez eux!).
Tout cela, couplé à ma propre personnalité, m’a mené à voir la série sous un prisme vraiment différent: on n’est plus sur le power trip d’une femme qui a le droit de vouloir se venger8, mais sur un cycle de violence qui devient vite démesuré et emporte avec lui bien plus que les protagonistes initiaux.
Pire encore: même l’antagoniste, passé les premiers épisodes où elle est réduite à “Elle m’a pris mon mari, et il m’a buté” et inspire des envies de vengeance chez le spectateur, devient vite une personne à prendre en pitié plutôt qu’à haïr. Lorsque la relation de ces deux femmes est approfondie, son image de génie du mal s’estompe vite. Bien sûr, il y a BEAUCOUP de toxicité de sa part dans cette amitié, mais il y a quand même une forme d’amour (très malsain) de sa part, même s’il n’est là que comme faire-valoir.
Tout ceci culmine à mi-série: Su-Min est triste de voir sa meilleure amie Ji-Won la repousser, et elle se jette dans un lac. Bien sûr, notre héroïne plonge pour la sauver (il faut bien que cette salope passe à travers sa table basse en verre elle aussi!), et la série décide clairement que la subtilité, c’est pour la Nouvelle Vague et les critiques des Cahiers du cinéma. Dans une scène glaçante de beauté, alors que les deux femmes se retrouvent sous l’eau, éclairées par la lueur de la lune, Ji-Won attrape Su-Min, inconsciente, prête à la ramener à la surface… Celle-ci rouvre les yeux, et comme dans tout bon film d’horreur, tente de l’attirer avec elle vers les tréfonds et la mort. Là encore, c’est une manière très facile de créer chez le spectateur le sentiment de haine nécessaire pour rester du côté de notre héroïne mais malheureusement…cette scène est totalement fausse: Su-Min n’est pas Sadako, et même si cet acte était clairement toxique, il n’était qu’une expression d’amour et de désespoir, pas une tentative de double-meurtre bien caché.
Et…c’est là que je me suis mis à me poser des questions sur la réalité de ce que la série nous présentait.
Tandis qu’elle continuait de nous présenter des indices et des flashbacks sur le rapport passé des deux amies, Su-Min paraissait de plus en plus comme une amie malsaine mais attachée, tandis que Ji-Won continuait sa vengeance comme la pire des salopes. Ainsi, si pour Ji-Won, le point de départ de ces aventures était bien une tromperie, suivie d’un meurtre conjugal (accidentel), dans cette timeline, pour Su-Min, sa meilleure amie décide soudainement de totalement détruire sa vie sans la moindre raison…
Ça atteint un tournant absurde dans les derniers épisodes de la série, où Ji-Won s’imagine que pour ré-organiser le destin, elle doit à nouveau séduire cet ex-mari qui est désormais celui de sa meilleure amie. Ce qui n’est pas trop dur tant le personnage est creux! La série voit bien apparaître une VRAIE figure d’antagoniste machiavélique sur sa fin, mais sinon, personne n’a l’air de réellement chercher à faire du mal à l’héroïne. Même le mari trompeur n’est…rien. Il est juste un abruti égoïste, lâche, et profondément stupide, dont le plus grand accomplissement avait été (dans sa première vie) de mettre le grappin sur la fille à lunettes timide et de l’épouser. Même son crime relève davantage de la stupidité que de la préméditation diabolique: s’il l’a bien poussée, il n’avait pas prévu que Ji-Won tombe sur une table basse en verre, provoquant sa mort.
À la fin de la série, le cancer est guéri, tout le monde trouve l’amour, et les méchants sont punis (prison, folie, et table basse en verre). La série consacre ses dernières minutes à un long traveling à travers la maison de notre (désormais riche) héroïne, avec une belle chambre d’enfants où trônent fièrement les photos de mariage de ses (très riches) parents. Là encore, c’est un peu un aveu d’échec de la série: la solution à ce mariage cheap et malsain était juste…un meilleur mariage avec le mec riche. Mais je ne boude pas mon plaisir: même si l’exhibition de puissance était parfois dure à justifier, je savais où je mettais les pieds, la réalisation était de qualité, et tout ce trip était très jouissif.
Tous sous la forme “X I don’t have time to watch”, la production est bien plus puissante que mon temps d’écran. ↩︎
Ayant déjà fait exploser accidentellement (et à deux reprises!) une bouteille en verre dans ma main, cette mort m’a paru très réaliste. ↩︎
Vingt ans plus tard, je suis toujours traumatisé par La Joie de vivre qui est la plus ancienne pub mensongère que je connaisse. ↩︎
Apparemment, ce serait la consommation de kétamine. ↩︎
On n’oublie pas la place du travail dans la société coréenne, donc elle meurt chez elle pour littéralement ouvrir les yeux sur son lieu de travail. ↩︎
J’ai tenté plus d’une fois d’en porter pour du cosplay, mais je fais partie des personnes dont les yeux se ferment par réflexe dès qu’on en approche quoi que ce soit, ce qui m’a totalement sorti de la série. ↩︎
Pour les curieux: Crepe Jersey Ruched Dress de Proenza Schouler. Prévenez-moi si vous en trouvez une pas chère, thx. ↩︎
Et… dont les ennemis méritent de mourir. Mais cela dit, elle aussi. ↩︎
